mardi 7 mars 2017

Un pont

La visite d'une exposition d'art contemporain (Jonathan Meese au Carré Saint Anne) il y a deux jours à Montpellier m'a inspiré un texte que j'avais ébauché il y a quelques années. L'amoncellement d'objets hétéroclites, les assemblages improbables, les pistes innombrables qui nous emmènent dans un labyrinthe indéchiffrable, ont fait écho à l'état de mon cerveau, qui, parfois, ressemble à un garage de pavillon de banlieue dans lequel on aurait accumulé les traces de notre vie sans soucis d'agencement, de logique ou même d'esthétique.
J'ai ainsi eu l'impression d'entrer à l'improviste dans le cerveau d'un inconnu et d'y déambuler. De me perdre par effraction dans les méandres d'un esprit foisonnant et baroque.


Mon psy, acariâtre hippophage, en qui j'ai une confiance limitée, mes affinités avec la race équine n'étant pas étrangères à cela, m'a dit un jour :


- ''Pour commencer, si vous voulez vous en sortir, il faut écrire tout ce qui vous passe par la tête''

Le problème est que je n'ai rien qui passe par la tête car ce qui est entré refuse de sortir. La moindre insignifiante information se stocke où elle peut sans respecter quelque protocole de rangement que ce soit. A croire que mon cerveau est un espace confortable et accueillant, sorte de havre pour idées obsolètes, objets déclassés, concepts oubliés et autres contradictions inutilisables. Résultat : ma tête est un véritable capharnaüm, une caverne d'Ali Baba où l'essentiel, le vital, côtoie le dérisoire, le méprisable. Alors, écrire sur ce qui me passe par la tête risque de décevoir le Freudien praticien.
Admettons que je joue le jeu. Si je prends ce que j'aperçois le plus prêt de l'entrée, là où les neurones sont en courant d'air permanent, c'est un pont. Bon. C'est con un pont. Qu'est-ce que vous voulez que j'écrive sur un pont. Il est là, inerte, campé dans mon hémisphère gauche, parasitant un bon millions de neurones. Il ne paye pas de mine, le tablier terne et poussiéreux, les jambes écartées - à la manière d'un vieux cow-boy cacochyme usé par la prairie et les vents du Wyoming - pour laisser s'écouler une hypothétique rivière. Bien sûr, il pourrait y avoir, accoudés au parapet deux enfants japonais, un trait pour la bouche et deux billes pour les yeux, exfiltrés d'un manga tokyoïte, quelques bigouden aux formes généreuses le traversant sur des vélos rétros, leurs coiffes dressées comme autant de menhirs défiant le ciel de leurs pointes granitiques. Il pourrait y avoir....

Il suffit d'extraire un objet, une idée de mon fatras cérébral pour qu'aussitôt, profitant de l'entrebâillement de cette porte virtuelle, s'agglutinent d'autres objets ou idées associés. Ainsi à peine ai-je commencé à évoqué ce pont banal que déjà le Pont du Gard, le Pont d'Avignon, le Golden Gate, le pont de Brooklyn se mettent sur les rangs dans un vacarme insupportable. Même le pont de la rivière Kwai, en piteux état après l'explosion s'invite sans y avoir été convié. Et de quoi ai-je l'air maintenant avec tous ces ponts qui n'en finissent pas d'enjamber fleuves, ruisseaux, bras de mer et autres flux aqueux  ? Les assembler en une improbable installation à la Tinguely, les empiler, les aligner, les emboîter, les enfouir dans le sable humide et grumeleux d'une plage de l'île de Vancouver et prétendre que je ne suis au courant de rien. A moins que je ne les emballe dans la fine gaze de cirrus d'altitude, leur donnant l'allure de barbe-à-papa, que je les tire outre-atlantique à l'aide de fils d'araignée lovés sur les pentes rugueuses de mon occiput et les abandonne dans les brumes fondues aux vagues de l'île de Terre Neuve.

Et, ainsi allégé, pourrais-je reprendre le cours de mon existence jusqu'à ce qu'un alizé occipital ou pariétal ne vienne de nouveau bousculer un fantasme oublié, un vieux souvenir dépareillé ou une envie inassouvie.


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